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Conte des frères GRIMM

L'oie d'or

 

Il était une fois trois frères. Les deux aînés étaient bûcherons et le plus jeune, Simplot, n'était bon à rien. Un bon matin, le premier allant à son travail rencontra à la lisière du bois un vieillard à la barbe grise, qui le salua poliment et lui dit: ''J'ai grand-faim et grand-soif, donne-moi donc une part du déjeuner que tu as dans la poche. ''Ce que je te donnerais va me manquer'', répondit le jeune homme, et il continua son chemin sans plus se soucier du petit vieillard. Arrivé dans la forêt, il entreprit d'abattre un arbre, mais la hache glissa et lui entailla un bras, si profondément qu'il dut rentrer chez lui pour se faire panser. Le lendemain matin, son cadet partit à sa place, et, au même endroit, fit la même rencontre et qu'il repoussa de la même façon. La punition ne tarda pas beaucoup. Au premier coup de hache, il manqua son coup et s'entailla la jambe. Quand Simplot le vit revenir, boitant et saignant, il se proposa pour le remplacer, mais son père s'y opposa, le sachant normalement incapable de réussir là où ses frères avaient échoué. Le lendemain matin, pourtant, lassé de ses instances, le père céda et Simplot partit vers la forêt. Comme ses frères avant lui, il rencontra le petit vieillard qui lui adressa la même requête, mais il lui répondit tout autrement: ''Je n'ai que du pain rassis et de la bière aigre, dit-il, mais si vous en voulez, déjeunons ensemble.'' Le vieillard accepta et, sitôt le repas fini, dit à Simplot: ''Tu vois ce chêne mort: ce que tu y trouveras après l'avoir abattu sera à toi.'' Et il disparut aussitôt. Ne pouvant le remercier, Simplot se mit aussitôt à l'ouvrage. Au premier coup de hache l'arbre se fendit en deux et il émergea une tête d'oiseau: c'était une oie, dont toutes les plumes étaient en or pur. Le benêt s'en empara et s'en est allé coucher à l'auberge. La vue de son oie y intrigua tant les trois filles de l'aubergiste qu'aussitôt Simplot au lit, l'aînée s'approcha de l'oiseau pour lui voler une plume. Mais sa main n'eut pas plus tôt effleuré l'aile d'or, qu'elle ne put s'en détacher. La seconde sœur vint à son aide, mais sa main adhéra aussitôt à celle de son aînée. La troisième s'approcha à son tour, ses doigts frôlèrent l'épaule de la cadette et, elle aussi, demeura prisonnière. Toute la nuit s'écoula ainsi. Le lendemain matin, Simplot prit son oie sous le bras et s'en alla, sans aucunement se soucier des trois filles retenues à son plumage et contraintes de le suivre. Cet étrange cortège croisa le curé qui aussitôt s'écria: ''N'avez-vous pas honte, les filles, de courir après ce garçon?'' Et voulant les retenir, il saisit la main de la plus jeune et lui aussi, à son tour, demeura pris et obligé de les suivre. Alors survint le bedeau qui, voyant le curé, lui cria: ''Où allez-vous comme ça? Oubliez-vous ce baptême que vous avez à célébrer?'' Et courant après lui, il le saisit par la manche... et ne put se libérer. Un peu plus loin le curé aperçut deux paysans et les appela à l'aide, mais, de la même façon, les deux paysans demeurèrent attachés au bedeau. Simplot, cependant, indifférent à ce qui se passait derrière lui, allait toujours son chemin à travers routes et sentiers, et la file, oscillant et tanguant le suivait sans pouvoir s'arrêter ni se séparer de lui. Il arriva ainsi dans une grande ville. Là vivait un roi dont la fille était d'humeur si chagrine que jamais rien n'avait pu lui arracher un sourire. Le roi en était si affligé, qu'il avait décidé de la donner en mariage à quiconque la ferait rire. Il ne se doutait pas que la vue d'un benêt portant une oie suivi de sept personnes accrochées les unes aux autres de curieuse façon suffirait pour atteindre ce résultat. Et ce fut pourtant ce qui advint. La fille du roi se mit à rire comme si elle ne devait plus jamais s'arrêter, et Simplot la demanda donc en mariage. Mais le roi ne voulait pas d'un tel gendre. Il le toisa de haut et lui dit: ''Es-tu capable de boire en une journée tout le vin de ma cave? ''Non, dit Simplot, mais je connais quelqu'un qui...'' roi éclata de rire. ''Conduis-le ici, dit-il, s'il fait ce que j'exige, tu auras ma fille en mariage.'' Simplot alla sans hésiter jusqu'à la lisière de la forêt. Le vieillard ne s'y trouvait pas, mais il y avait à sa place un homme long et maigre qui laissait pendre hors de sa bouche une langue démesurée. ''J'ai soif, donne-moi à boire, dit-il en voyant arriver Simplot. ''Viens avec moi'', répondit celui-ci et il l'emmena dans les caves du roi. L'homme se mit à boire à même les carafes, les bouteilles et les tonneaux et, avant que le soir ne fut venu, il ne restait plus une goutte de vin. Dépité, le roi, ne voulant pas accorder la main de sa fille à un homme que tout le monde appelait Simplot, lui dit: ''C'est bien. Mais il faut maintenant que tu me trouves quelqu'un qui soit capable de manger une montagne de pains.'' Sans mot dire, Simplot retourna à la forêt. Le petit vieillard ne s'y trouvait pas, mais auprès de l'arbre abattu se tenait un homme dont le ventre faisait des plis sur sa ceinture, qui était serrée jusqu'au dernier cran. ''J'ai faim! Donne-moi à manger, dit-il en voyant Simplot. ''Viens avec moi'', répondit celui-ci, et il le conduisit dans l'immense cour du palais où le roi, ayant réquisitionné toute la farine disponible dans son royaume, avait fait dresser une montagne de pains. L'homme affamé se jeta dessus et, avant le soir, la montagne avait disparu. Le roi, regardant avec terreur ses pains disparaître si vite, se dit qu'il lui fallait trouver un autre moyen d'évincer Simplot. Il en chercha un qui, cette fois, fût si difficile à réaliser qu'un homme intelligent lui-même ne pourrait y parvenir. Aussi, lorsque le lendemain Simplot renouvela sa demande: ''Trouve-moi, lui répondit-il, un vaisseau qui puisse naviguer sur terre aussi bien que sur mer, et je te donnerai aussitôt ma fille.'' Simplot était si bon garçon qu'il ne se fâcha pas et, docilement, partit. A la lisière de la forêt, il n'y avait pas le moindre vaisseau, mais seulement le petit homme, assis sur le tronc du chêne abattu. ''Parce que tu as eu bon cœur, lui dit-il, et as partagé avec moi le peu que tu avais, j'ai bu tout le vin du roi et mangé sa montagne de pains. Je te donnerai cette fois encore ce qu'il te demande, mais c'est la dernière chose que je puisse faire pour toi.'' Simplot s'excusa beaucoup de l'avoir tant dérangé, mais le vieillard disparut sans l'écouter, et, à l'endroit même où il se trouvait un instant auparavant, la pointe d'un mât surgit de terre, puis un autre, puis un vaisseau tout entier avec ses voiles gonflées, qui se mit à grandir jusqu'à devenir énorme. Simplot put voir alors qu'il était monté sur des roues et que le vent le poussait à travers la campagne; il eut tout juste le temps de sauter à bord et saisir le gouvernail. Quelques instants plus tard, il entrait triomphalement dans la capitale du royaume. La fille du roi était encore à sa fenêtre, et, en voyant cet étrange vaisseau naviguer à travers les rues, elle éclata de rire à nouveau, d'un rire qui n'en finissait pas. Le roi, voyant cela, se dit qu'un garçon qui se tirait si bien de toutes les difficultés et trouvait tant de façons de faire rire sa chère fille n'était pas aussi simple d'esprit que son nom le portait à croire croire. Il en fit donc son gendre et successeur. D'ailleurs il n'eut qu'à s'en féliciter, car Simplot, au milieu des honneurs, sut demeurer ce qu'il était: un garçon simple avec un cœur en or que tout le monde aimait. 

 

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